Charles BUKOWSKI - Les contes de la folie ordinaire
1976
« Donnez une machine à écrire à quelqu’un et vous en ferez un écrivain. » Une formule lâchée, parmi tant d’autres provocations, par le plus vieux « dégueulasse » des auteurs cultes de la Terre. Il y en a pour se fendre de jolis discours et anticiper sur le triste devenir du monde. Auteur culte, on le devient au contraire presque toujours pour de bien mauvaises raisons. Tragique comme la posture souvent s’impose par delà la prose et le style.
Mais c’est quand même un soir d’Apostrophes, l’émission littéraire autour de quoi pivotait alors tout ce qui se pouvait lire face caméra, que la France découvrit le visage bouffi par les brûlures de la soif d’un certain Charles Bukowski, pour le coup et après un petit dernier pour la route, raide mort et sommé d’aller vomir hors champ. En 1978, pas encore de Daily Motion, You Tube et autres plateformes où s’arrondit en quelques clics la rumeur. Dans la presse, l’affaire fait tout de même assez de remous pour faire mousser à point la mauvaise réputation de cet écrivain.
En Europe, c’est un quasi anonyme qui anone, qui fait l’âne pour avoir du son. Buk approche les soixante balais. L’autofiction, c’est son truc depuis longtemps. Ce genre nouveau, c’est même à lui qu’on le doit. Et sinon, sa vie ? Un biopic de la picole ordinaire, avec son cortège de femmes ramassées dans les bars mais aimées jusqu’à plus soif avec, en guise d’apéritif, une naissance chez l’ami Fritz, à Andernach, un 16 août 1920, et un embarquement immédiat pour le fog de Los Angeles, et ce père livreur de lait qui se bagarre si mal avec cette chienne d’existence.
Rien de bien neuf sous le soleil de la Californie, où les coups se mettent à pleuvoir sur le jeune Charlie. Sauf qu’une fois, ça suffit. Charles se rebiffe, rend les baffes. Et basta, il se casse. L’Amérique, quand on cherche à plaindre le vide de son existence, on n’a jamais fait mieux. Va pour l’errance, les motels de rien, les cuites dans les « dinners » qui vous coûtent beaucoup. Bukowski, c’est toute une vie d’emmerdes. Il voudrait écrire. Commence par lire beaucoup. John Fante, entre autres auteurs. Entre deux cuites, il persévère. Les écrivains cultes ne le deviennent pas forcément à force d’abstinence, mais toujours en s’obstinant.
Les refus fusent. Ou alors le silence. Puis quelques écrits dans de petites revues. Dans la bien-nommée The outsider, on lui confie une chronique régulière. On l’invite bientôt à des lectures publiques au côté de Ginsberg et Kerouac, soit une petite forme de consécration. En 1969, l’éditeur et poète Laurence Ferlinghetti, qui raffole de tous les frichtis beats de Frisco et de Richard Brautigan, lui fait confiance. Il l’édite.
La suite, autant de fulgurances, poèmes, romans et nouvelles, le tout arrosé d’une large rasade de poésie, et ce tout bien qu’accouché dans la douleur donne au son final une œuvre assez dense. Factotum, Souvenirs d’un pas grand-chose, Pulp et Women. Voici pour les romans. Si vous préférez ses nouvelles, lisez Au sud de nulle part. Mais surtout Les contes de la folie ordinaire.
La crudité de certaines de ces nouvelles a fait scandale. Aujourd’hui, on se dit qu’il en faudrait bien davantage pour choquer. Mais, et ça tombe bien, le but de Bukowski n’est pas tant de provoquer que de montrer les recoins d’un monde où l’homme, une fois revenu de tout, finit toujours par se fracasser la caboche, avec un entêtement masochiste. Poésie des pauvres qu’on appelle depuis losers magnifiques. Cette Amérique du déclassement dont rien ni personne ne viendra jamais amortir la chute. À croire qu’au pays de la réussite toujours possible – il ne manquerait pas non plus que ça écorne la légende – l’échec sonne chez Bukowski beaucoup plus mat qu’ailleurs.
Seul un écrivain de sa trempe peut parvenir à tenir la note bleue comme l’enfer sur terre, grise comme le sale goût de cendre sur la langue. Sa dépouille encore fumante comme une lessive, cette matière brute et moite du désespoir, c’est sans tricher que Bukowski vous l’agite sous le nez. Cette Amérique d’infirmes rendus au plus bas de l’échelle humaine, Bukowski en fait le commentaire décomposé. Et autant prévenir : rien ne vous sera épargné.
Les femmes sont omniprésentes. Qu’elles soient ravagées par l’alcool, essorées par l’existence, les presque belles, les moins laides, et cette leçon pour toute épitaphe : on ne les attrape pas, même les vraiment moches, avec du vin aigre. Déjà que de toute façon, pour Bukowski, la vie, rien qu’une infinie salope à chevaucher toute avachie. Bukowski ou l’art du tragique niché au fond d’une bouteille bouchée à l’amer.
Ça commence quasiment en douceur. Pour s’achever en vision d’apocalypse. Plus la sexualité semble se brader au plus souffrant, plus le désenchantement se débride. On trouve à peu près de tout dans ce florilège grossier mais jamais vulgaire. De quoi boire jusqu’à la lie la coupe absurde de l’humanité. Ronger, faute de restes plus appétissants, le cadavre, non pas exquis mais répugnant, du monde. Provoc. Touchant. Drôle. D’un lyrisme nu. Absolument culte.